Santé/Burkina : L’audit accablant de l’ASCE-LC sur la gestion de la CAMEG

L’ASCE-LC, dans un audit réalisé du 11 septembre au 20 novembre 2023, met en lumière une mauvaise gestion des médicaments à la CAMEG, entraînant des péremptions en cascade, un non-respect de la réglementation des marchés publics aux conséquences fâcheuses, des mauvaises pratiques en matière de gestion des stocks, et un système de contrôle interne à bout de souffle. Résultat : des milliards de FCFA de médicaments invendables, et des produits qui se retrouvent là où ils ne devraient jamais être, notamment le marché parallèle.

Derrière les murs des entrepôts de la Centrale d’Achats des Médicaments Essentiels Génériques (CAMEG), des milliards de francs CFA partent en fumée. Parfois, littéralement. Au cœur de ce scandale silencieux, l’audit révèle l’achat de médicaments proches de la fin de leur durée de vie — une pratique en violation des normes de gestion pharmaceutique, qui imposent de ne pas acquérir des produits ayant déjà consommé les deux tiers (2/3) de leur validité, martèle l’ASCE-LC. La CAMEG semble avoir ignoré cette règle, pourtant cruciale. La norme des 3% de taux de péremption n’est pas respectée. Résultat : des pertes énormes et irréversibles.

Le chiffre fait froid dans le dos : entre 2017 et 2022, la CAMEG a enregistré 11,4 milliards de FCFA de produits pharmaceutiques périmés dans ses entrepôts. Soit une moyenne annuelle de près de 1,9 milliard, avec un pic vertigineux de 3,6 milliards en 2021.

À ces pertes s’ajoute un autre fait inquiétant : la gestion des déchets pharmaceutiques. L’audit pointe le non-respect des procédures de destruction, des stocks de déchets mal entreposés, et des transports non sécurisés, exposant à des risques environnementaux et sanitaires majeurs.

Autre point : malgré quelques efforts notés, les bonnes pratiques de gestion des stocks ne sont pas respectées. Ce manquement provoque des ruptures récurrentes de médicaments essentiels, privant les structures de santé de produits vitaux, souligne l’audit.

Cambriolages, vols internes, collusion

Mais ce n’est pas tout. Les entrepôts de la CAMEG ont aussi été cambriolés. Des médicaments ont disparu, tant des stocks appartenant aux partenaires que des produits ordinaires. Et dans certains cas, ce sont des agents eux-mêmes qui sont en cause, évoque l’audit, qui dénonce une collusion entre personnel et clients facilitant la sortie frauduleuse de médicaments.

Conséquence directe : l’impossibilité d’évaluer avec précision les pertes lors des incendies survenus dans les magasins. « Les montants précédemment évalués pour les stocks, à douze milliards huit cent quatre-vingt-treize millions cent dix-huit mille cinq cent neuf (12 893 118 509) FCFA, ont été ramenés à dix milliards neuf cent cinquante-quatre millions quatre-vingt-quatorze mille cinq cent cinquante-neuf (10 954 094 559) FCFA, suite à une correction par un partenaire de la valeur de son stock », note le rapport.

Comme pour enfoncer le clou, les contrôleurs révèlent que des médicaments issus des stocks de la CAMEG se retrouvent sur le marché non officiel, autrement dit sur le marché noir. Petite note d’espoir : au moment de l’audit, un processus de renforcement du dispositif anti-incendie, l’utilisation de badges d’accès et l’installation de caméras de surveillance étaient en cours.

Marchés publics : le grand dérapage

La CAMEG, bras logistique incontournable du système sanitaire burkinabè, foule aux pieds les règles des marchés publics auxquelles elle est soumise. C’est le rapport qui le dit. Des marchés de plusieurs milliards sont passés sans garanties. Des avances non prévues dans des contrats sont accordées à des fournisseurs « sans aucune garantie » également.

Cas emblématique : le marché n°(…), confié au fournisseur italien LACHIFARMA, pour un montant initial de 6,45 milliards FCFA. Bon de commande daté du 20 juillet 2020. Sur ce contrat, 60 % du montant est versé comme avance, soit plus de 5,16 milliards FCFA. Problème : cette avance n’est pas prévue dans le contrat. Et surtout, la CAMEG n’a pas exigé de garantie bancaire au fournisseur. Le montant du marché a été révisé ensuite, faisant monter l’avance reçue par le fournisseur à 80 % du montant.

Ce gros dérapage est payé cash : le fournisseur, qui a déjà 80 % du montant du marché en poche sans garantie bancaire, n’a pas pu exécuter totalement le marché. Le contrat a finalement été résilié « après plus de quatre mois de retard ».

En outre, l’institution contourne ses propres manuels de procédures dans la contractualisation des prestations de services de transit (logistique, douane, transport). Cette situation présente de « forts risques de malversations et de fraude ». Les manuels de procédure et la réglementation sur les achats publics sont aussi ignorés dans le cadre des « achats des produits non MEG », note l’audit.

Un Conseil d’administration contourné, des milliards débloqués discrètement

L’audit pointe également le fonctionnement des instances de gouvernance. Le constat est peu élogieux. « Au niveau du Conseil d’Administration, certaines grandes décisions impactant la survie de la structure — comme les prélèvements sur la réserve spéciale d’un milliard (1 000 000 000) FCFA et de trois milliards cinquante-huit millions six cent trente-sept mille trois cent huit (3 058 637 308) FCFA, ainsi que le salaire de la DG pour prolongation de son contrat — ont été traitées en consultation à domicile, en lieu et place des débats en Conseil d’administration. », note le rapport.

Par Lomoussa BAZOUN, Sira info

Encadré :
La magnanimité de la « maison » face à des milliards de pénalités de retard
Au titre de la gestion financière de la CAMEG, la mission a constaté la non-liquidation de pénalités de retard d’un montant de 6,792 milliards FCFA.
En termes clairs, la CAMEG n’a pas facturé des milliards de FCFA de pénalités de retard dues par ses fournisseurs. Or, elle-même a dû verser 94 millions de FCFA de pénalités pour ses propres retards à ses partenaires.
LB
Encadré :
La dette colossale des structures sanitaires
Cependant, les structures sanitaires publiques doivent beaucoup à la CAMEG. Selon l’audit, la somme que ces structures doivent à la CAMEG, et dont la date de paiement est arrivée, s’élevait à 17,22 milliards de FCFA au 31 août 2023. Une asphyxie silencieuse de l’institution.
LB
Encadré:
La CAMEG, un outil stratégique dans la politique sanitaire
Créée en mai 1992, la CAMEG est devenue une association en 1998.  Elle a été dissoute le 22 mars 2024, sous sa forme associative. Le 27 mars 2024, le Conseil des ministres consacre sa transformation en société d’Etat, doté d’’un capital de 5 milliards FCFA. C’est une centrale d’achat, de stockage et de distribution de produits pharmaceutiques et d’équipements de santé pour les structures publiques et privées intervenant au Burkina Faso à vocation de service publique. Elle est cœur de la mise en œuvre des différents projets et programmes de santé au Burkina.
LB

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