Le rapport de la Commission d’enquête parlementaire sur la gestion du foncier rural (CEP-GFR) met en lumière, chiffres à l’appui, une pression foncière inédite sur les terres agricoles. Le constat est sévère : promotion immobilière, entrepreneurs agricoles et sociétés minières participent à un véritable « bradage » du foncier rural, souvent sans mise en valeur effective, au détriment de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire.
L’accaparement des terres, explique la Commission, doit être compris dans son sens strictement littéral : toute prise de possession de terres rurales, par procédure légale ou non, ayant un impact négatif sur les propriétaires terriens, les communautés locales ou les usages primaires. Peu importe la superficie ou la nationalité des acteurs : ce qui compte, c’est l’effet sur le tissu social, économique et environnemental.
La Commission a recueilli des données sur l’activité immobilière dans six communes du Grand Ouaga : Komsilga, Koubri, Loumbila, Saaba, Pabré et Tanghin-Dassouri. Ces exemples illustrent l’ampleur du phénomène.
À Saaba, les sociétés immobilières ont mobilisé 10 097,8892 hectares (soit 100,97 km²). La commune, selon l’INSD, a une superficie de 446 km². En d’autres termes, les sociétés immobilières détiennent 22,64 % du territoire communal.
À Komsilga (316 km²), elles ont mobilisé 8 065,5211 hectares (80,655 km²), soit 25,52 % de la commune.
À Koubri, elles détiennent 4 385,1908 hectares (43,85 km²) et à Tanghin-Dassouri 4 497,38 hectares (44,97 km²).
La commune de Pabré, d’une superficie estimée à 411 km², a vu 9 709,4811 hectares (97,094 km²) passer sous contrôle des sociétés immobilières, soit 23,62 % de son territoire.
Enfin, à Loumbila, douze sociétés totalisent 2 462,5 hectares.
Au total, dans ces six communes, les superficies mobilisées par les sociétés immobilières s’élèvent à 36 755,4622 hectares (367,55 km²), soit 12,89 % de la région du Kadiogo, ex-région du Centre (2 851,12 km²).
A l’échelle nationale, les députés ont eu accès aux données de 102 promoteurs immobiliers. La compilation de ces données a permis de dégager une superficie totale mobilisée de 84 555,23 hectares, répartie sur l’ensemble du territoire dont 46 942,48 hectares dans le Grand Ouaga et 16 187,84 hectares à Bobo-Dioulasso.. Selon ces données qui ne sont pas visiblement exhaustives, les 102 promoteurs immobilières détiennent 845,55 km2, soit 0,30% du territoire
Les entrepreneurs agricoles : 51 786 hectares en deux ans
Les entrepreneurs agricoles ne sont pas en reste. Entre 2018 et 2019, 1 994 d’entre eux ont mobilisé 51 786,11 hectares sur l’ensemble du territoire, soit 517,86 km², une superficie supérieure à celle de la commune de Ouagadougou, représentant 0,18 % du territoire national.
Les régions des Hauts-Bassins (14 821,25 ha) et de la Boucle du Mouhoun (13 866,75 ha) concentrent à elles seules plus de la moitié de ces superficies, suivies par le Centre-Ouest (7 341,43 ha), le Sud-Ouest (2 493,5 ha) et le Centre-Sud (2 439,25 ha).
Derrière ces chiffres, la Commission observe un scénario récurrent : terrains clôturés par des murs, grillages ou barbelés, parfois dotés de petites constructions, mais laissés en friche, sans aucune mise en valeur.
Le secteur minier : plus de 14 % du territoire national
Le secteur minier pèse également lourd sur le foncier. Les permis de recherche couvrent 38 131,5664 km², tandis que les permis d’exploitation industrielle représentent 1 614,66 km². Les autorisations industrielles permanentes de carrières totalisent 125,2696 km² et les recherches de gisements de carrières 508,959 km². À cela s’ajoutent des autorisations semi-mécanisées ou artisanales qui grignotent encore l’espace rural.
Au total, les superficies mobilisées pour l’activité minière atteignent 40 401,58 km², soit près de 14,7 % du territoire national, un peu plus que la superficie des forêts classées (14 % du pays, selon le ministère de l’Environnement).
Les trois acteurs réunis (immobilier, agriculture privée, mines) totalisent 41 764,99 km², soit 15,23 % du territoire national.
Des conséquences lourdes
Les effets sont multiples et préoccupants : raréfaction des terres destinées à la production et à la conservation, faible mise en valeur, tensions intrafamiliales et intercommunautaires, voire migrations forcées. Dans un pays où l’agriculture fournit 35 % du PIB et occupe 82 % de la population active, cette dynamique menace directement la sécurité alimentaire et la cohésion sociale, avertissent les députés.
La Commission parlementaire souligne que la pression foncière est particulièrement forte dans les provinces du Kadiogo, du Houet, du Ziro, de la Sissili, du Boulkiemdé et des Balés. Elle appelle à une gouvernance foncière proactive, avec des attributions strictement encadrées et conditionnées à une exploitation réelle. Car au-delà des chiffres, prévient-elle, c’est l’avenir de l’agriculture burkinabè, et donc celui de millions de familles rurales, qui est en jeu.
Par Lomoussa BAZOUN, Sira Info




