Niéguéma-Toukôrô : premier grand périmètre irrigué du Burkina Faso ?

Verdict: inexact et trompeur 

Les Faits: 

Le 2 août 2026, le Premier ministre burkinabè Jean Emmanuel Ouédraogo a procédé à l’inauguration du périmètre irrigué de  Niéguéma-Toukôrô, dans la commune de Bama, province du Houet. Selon les comptes rendus de l’inauguration, l’aménagement inauguré  couvre une superficie brute de 605 hectares. Les travaux ont coûté plus de 9,9 milliards de FCFA (15,09 millions d’euros) et ont été intégralement financés par l’État burkinabè sur ses ressources propres, selon les autorités burkinabè.

Dans les propos rapportés par Burkina 24, à l’issue de la cérémonie d’inauguration, le Premier ministre (vidéo: à partir de 4: 10) a déclaré :“sans verser dans le triomphalisme, c’est un acte historique parce que les ressources qui ont été mobilisées ici, pour aménager ce périmètre revêtent un caractère inédit. Un périmètre irrigué aussi important, réalisé avec seuls les moyens de l’Etat, le budget de l’Etat, c’est une première dans l’histoire du Burkina. Tout ce qu’on a connu jusqu’à aujourd’hui, c’était des projets avec des partenaires, avec des prêts.”  

Capture d’écran de la publication sur le site web de Burkina24

Mais le 3 août 2026 le journaliste et responsable de média en Côte d’Ivoire André Silver Konan affirme sur sa page Facebook (703 000 followers) affirme que le Burkina Faso a inauguré « son premier périmètre irrigué, de grande superficie », à Niéguéma-Toukôrô, dans la commune de Bama, province du Houet. La publication a été largement relayée, avec 62 partages et plus de 3 000 mentions « j’aime ».

Capture d’écran de la publication Facebook d’André Silver Konan

La vérification: 

Le Burkina a inauguré son premier périmètre irrigué, de grande superficie, à Niéguéma-Toukôrô

Nous avons alors effectué une recherche qui contredisent ces affirmations.

Les données historiques disponibles, identifiées via une recherche documentaire (moteurs de recherche et l’assistant IA Perplexity), puis vérifiées montrent que le pays disposait déjà, plusieurs décennies auparavant, de périmètres irrigués de grande superficie.

La FAO dans son profil AQUASTAT du Burkina Faso recense notamment, pour l’année 2011, 12 793 hectares de « grands périmètres » en maîtrise totale de l’eau, c’est-à-dire des périmètres de plus de 100 hectares. 

Le document de la FAO montre que le développement de l’irrigation au Burkina Faso remonte à plusieurs décennies. Avant même l’indépendance, l’administration coloniale avait réalisé environ 1 000 hectares de superficies irriguées à Loumana et Léra en 1957, pour la production de riz de bas-fonds. Après 1960, la construction de barrages a progressivement été associée à la réalisation de périmètres irrigués, avec notamment 188 hectares à Louda en 1968 et 75 hectares à Boulbi entre 1968 et 1970.

Capture FAO (page 10) dans son profil AQUASTAT du Burkina Faso

La grande sécheresse qui a frappé le pays en 1973 a ensuite accéléré la politique d’aménagement hydro-agricole. Entre 1974 et 1987, différents projets et programmes ont permis d’aménager 4 461 hectares de superficies irriguées et 800 hectares de bas-fonds.

Le tableau historique présenté par la FAO indique qu’en 1990, les aménagements de périmètres irrigués atteignaient déjà 9 471 hectares. 

Vallées du Kou, Sourou, Bagré : des périmètres antérieurs à Niéguéma-Toukôrô

Plusieurs documents relativisent la nouveauté du périmètre de Niéguéma-Toukôrô. Dans la vallée du Kou (Hauts-Bassins), un aménagement rizicole de 1260 hectares existe depuis 1969-1970, selon les travaux d’Ousmane Nebié (1996, Cahiers d’Outre-Mer), soit plus d’un demi-siècle d’antériorité et une superficie supérieure aux 605 hectares bruts annoncés pour le nouveau site. À Bagré, le barrage de 1,7 milliard de m³, construit entre 1989 et 1993 et inauguré en janvier 1994, avait permis l’aménagement de 3 380 hectares affectés aux producteurs dès fin 2013, d’après une étude de la Global Water Initiative (GWI, 2014).

Dans la vallée du Sourou, 498 hectares avaient été aménagés entre 1966 et 1981, avant même la création de l’Autorité de mise en valeur de la vallée du Sourou (AMVS) sous Thomas Sankara ; après 1985, 3 308 hectares supplémentaires ont porté le total à 3 818 hectares, selon une étude de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN ) (2010).

Ces exemples s’inscrivent dans une catégorie de « grands périmètres » (plus de 100 hectares) déjà bien établie au niveau national : selon le profil AQUASTAT de la FAO, le Burkina Faso comptait en 2011, 12 793 hectares de grands périmètres, 3 237 hectares de périmètres moyens (20 à 100 ha) et 13 700 hectares de petits périmètres (moins de 20 ha), pour un total de 54 275 hectares équipés pour l’irrigation, dont 29 730 hectares en maîtrise totale de l’eau et 24 545 hectares de bas-fonds et plaines aménagés, la superficie réellement irriguée en maîtrise totale atteignant alors 25 270 hectares, soit 85 % des surfaces équipées dans cette catégorie.

Conclusion

Ces données historiques montrent que le Burkina Faso disposait déjà de périmètres irrigués de grande superficie plusieurs décennies avant la mise en eau de Niéguéma-Toukôrô.

Niéguéma-Toukôrô ne constitue pas le premier grand périmètre irrigué du Burkina Faso au sens historique.

Les données disponibles, notamment le profil AQUASTAT de la FAO, montrent que le développement de l’irrigation au Burkina Faso est ancien. Affirmer que Niéguéma-Toukôrô est le « premier périmètre irrigué de grande superficie » du Burkina Faso est inexact et trompeur.

Par contre, ce qui est présenté comme inédit le jour de l’inauguration concerne le mode de financement : un aménagement intégralement pris en charge par le budget national, sans recours aux partenaires techniques et financiers, selon le Premier ministre.

Niéguéma-Toukôrô est donc le premier périmètre irrigué de cette importance entièrement financé par le budget national, et non le premier grand périmètre irrigué de l’histoire du Burkina Faso, comme l’affirme le journaliste André Silver Konan.

Verdict : inexact et trompeur

Par Lomoussa BAZOUN, Sira Info

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID

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