Emballages plastiques: au Burkina Faso, la recherche veut fournir les données scientifiques pour mieux armer la lutte 

Entre répression, résistances et absence de données scientifiques, la lutte contre les emballages alimentaires en plastique peine à porter ses fruits au Burkina Faso. Le projet « Contribuer à un Burkina Faso sans emballage alimentaire en plastique : études sociologiques et analyses d’eaux de consommation » (DEPLAST-BF), porté par l’Université Joseph Ki-Zerbo, veut changer la donne en produisant enfin des preuves scientifiques pour aider les autorités à prendre une décision éclairée.  

Depuis l’entrée en vigueur de la mesure d’interdiction en 2025, sur le terrain, les contrôles se sont multipliés. En août 2025, une usine clandestine de sachets plastiques a été fermée à Kossodo, à Ouagadougou, avec une amende de 30 millions de FCFA et l’obligation de détruire sa production. En novembre 2025, une autre unité clandestine a été démantelée à Sapaga, sur l’axe Ouaga-Koupela, à environ 140 Km de Ouaga. La loi prévoit jusqu’à cinq ans de prison et 100 millions de FCFA d’amende pour la production ou l’importation illégale.

Mais la répression ne suffit pas à faire disparaître l’usage quotidien du plastique. Dans les commerces formels, la transition vers des sacs biodégradables ou réutilisables a commencé, non sans friction entre clients et commerçants.

Depuis l’entrée en vigueur de l’interdiction totale des sachets plastiques non biodégradables au Burkina Faso, les acteurs de la chaîne de production indiquent que leur activité tourne au ralenti.  Ben Idriss Tapsoba, secrétaire général du groupement des industriels du plastique du Burkina Faso, reconnaît l’utilité de la loi, mais dénonce une réglementation « difficilement applicable, mal comprise, et socialement dangereuse », faute d’avoir associé les acteurs concernés dès le départ, selon Lefaso.net.   Il plaide pour un retour au dialogue, une adaptation des formats autorisés, et surtout, « une véritable stratégie d’éducation citoyenne et d’installation d’infrastructures de gestion des déchets dans tout le pays ».

La loi, votée en 2024 mais entrée en vigueur en juillet 2025, accorde des exemptions pour l’agroalimentaire, dont l’eau en sachet. Mais son application fait toujours face aux résistances mêlant prix, solidité perçue et habitudes installées. C’est précisément là que le projet DEPLAST-BF entend intervenir.

Le mécanisme du blocage : pourquoi les décrets d’application manquent

Pour le Pr Balé Bayala, enseignant-chercheur à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou et coordonnateur Sud de DEPLAST-BF, le problème ne se situe pas dans le texte de loi, mais dans ce qui permettrait de le faire appliquer. « C’est parce que les décideurs n’ont pas de données scientifiques pour expliquer à la population la dangerosité de ces emballages plastiques », explique-t-il, que les décrets d’application manquent encore depuis 2014, date de l’adoption de la première loi sur les emballages plastiques au Burkina.

Les substances perturbant les hormones ne sont pas, à ce jour, contrôlées dans les analyses de qualité des emballages au Burkina Faso. Selon le Pr Bayala, cette situation s’explique notamment par l’absence, au niveau local, des équipements nécessaires pour détecter ces substances à de très faibles concentrations, y compris au Laboratoire national de santé publique (LNSP).

Résultat : aucune étude locale n’a pour l’instant établi de lien démontré entre certaines maladies et l’usage des emballages plastiques, selon le chercheur. Pour lui, cette absence de données constitue un obstacle à la production de l’argumentaire scientifique dont les autorités ont également besoin pour mieux agir.

Pr Balé Bayala, enseignant-chercheur à l’université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou et coordonnateur Sud de DEPLAST-BF

(Crédit photo: Lefaso.net)

Aujourd’hui, les liens entre l’exposition aux plastiques alimentaires et certaines pathologies comme certains cancers restent donc à établir : « On ne dit pas que c’est lié, mais cela pourrait avoir des liens. »

C’est ce déficit de données qui a contribué à la naissance du projet. L’idée est partie d’une sortie de terrain d’étudiants de l’Université Joseph Ki-Zerbo (UJKZ) aux environs de Ouagadougou. Les chercheurs y ont observé une importante présence de sachets plastiques sur les sols, au point, selon le Pr Bayala, de gêner les animaux qui y broutaient. Cette observation a ensuite conduit à la mise en place du programme avec des chercheurs belges.

Les ambitions du projet

Lancé le 26 janvier 2026, DEPLAST-BF combine deux volets sur cinq ans. Le premier, toxico-biologique, vise à identifier et mesurer les substances présentes dans les plastiques alimentaires et les matrices auxquelles les populations sont exposées, grâce à des méthodes analytiques, complétées par des tests biologiques.

Une attention particulière sera portée aux sachets d’eau en plastique exposés au soleil dans les commerces et qui sont ensuite consommés par la population. Les chercheurs prévoient de comparer l’eau ainsi exposée à des températures extrêmes à l’eau du robinet afin d’étudier la présence éventuelle de substances susceptibles de migrer depuis les emballages. Le projet doit également examiner l’« effet cocktail », c’est-à-dire les effets potentiels d’une exposition simultanée à plusieurs substances.

Le second volet, socio-anthropologique, doit documenter les perceptions et les pratiques des consommateurs, producteurs et revendeurs. Il s’agit notamment de comprendre pourquoi certains emballages plastiques restent utilisés et quelles contraintes influencent l’adoption des alternatives.

Cette dimension permettra de comprendre les résistances déjà observées dans les commerces. Plutôt que de supposer les raisons pour lesquelles consommateurs et commerçants continuent d’utiliser certains emballages, les chercheurs veulent documenter leurs pratiques, leurs contraintes et leur perception relatives aux alternatives. Le prix, la solidité perçue, les habitudes de consommation et les conditions concrètes d’utilisation pourront ainsi être étudiés comme autant des facteurs susceptibles d’influencer l’application de la réglementation.

 « Le programme prévoit également un transfert progressif de méthodes et de compétences vers l’Université Joseph Ki-Zerbo, …»

Le projet compte deux doctorantes, selon le Coordonnateur. L’une en socio-anthropologie et l’autre dans le domaine chimique et biologique. Leur travail de terrain doit véritablement commencer en janvier 2027. « C’est pour moi les gros résultats qu’on pourra avoir. Ce sont des gens qui pourront après ce projet, déployer d’autres idées pour aller plus en profondeur par rapport à cette problématique. », se réjouit le chercheur.

Le programme prévoit également un transfert progressif de méthodes et de compétences vers l’UJKZ, la Direction générale de la préservation de l’environnement (DGPE) et l’Agence nationale de sécurité sanitaire, environnementale, alimentaire et du travail (ANSSEAT). Le projet prévoit notamment de renforcer les capacités nationales en matière d’analyse des substances difficiles à détecter localement.

L’enjeu ne se limite pas seulement aux résultats des analyses menées pendant les cinq années du projet. À terme, les chercheurs souhaitent que les compétences, les équipements et les méthodes transférés aux structures nationales permettent de poursuivre certaines analyses au-delà du financement du projet.

Aujourd’hui, l’alternative aux emballages plastiques au niveau national, ce sont les emballages biodégradables. « Ça aussi, il faut voir la qualité de ce qui est utilisé. S’ils se dégradent, qu’ils puissent par exemple nourrir le sol. », nuance le chercheur.

Parmi les pays qui ont su gérer la question des emballages, il cite entre autres le Rwanda et l’Allemagne. « Moi j’ai vécu en Allemagne. Il y a des villes où les sachets n’existent pratiquement pas dans les commerces. Tu viens avec ton sac. Et cela est ancré dans les habitudes des populations. Ici, cela avait commencé quand il y avait le ministère de l’environnement à l’entrée en vigueur de la loi en 2025. Mais j’ai l’impression qu’il y a un petit relâchement dans les marchés », dit-il.

Les défis du projet

Les porteurs de DEPLAST-BF ne présentent pas le projet comme une solution autonome. Il démarre à peine : les travaux de terrain ne doivent véritablement commencer qu’en janvier 2027 et aucun résultat scientifique n’est à ce jour disponible.

Plusieurs facteurs, extérieurs au projet de recherche, conditionnent sa portée. L’accessibilité de certains acteurs constitue déjà un défi. « La première limite du projet, c’est la collaboration des acteurs sur le terrain. Quand on réfléchissait déjà, il y avait une réticence de certains acteurs. Ils se disent que les résultats auxquels on aboutira pourraient amener à stopper leur activité. Donc la plupart des industriels de l’eau par exemple, ont été vraiment très réticents par rapport à cette étude. Cela peut être une limite au niveau de l’étude sociologique », détaille le Coordonnateur.

L’autre défi du projet est son mode de financement. Il repose sur des partenaires extérieurs. Avec le contexte géopolitique, « il peut arriver que ça s’arrête. »

DEPLAST-BF se présente donc comme un levier parmi d’autres, destiné à documenter une habitude de consommation. Selon les porteurs du projet, un vide scientifique prive aujourd’hui les décideurs d’éléments nécessaires pour compléter le dispositif réglementaire par des mesures d’application. Le projet ne remplace ni les politiques publiques, ni les mesures de contrôle déjà engagées, etc.

À l’issue des cinq années, le projet devrait surtout laisser des données, des compétences, des méthodes et des chercheurs formés. Reste ensuite à déterminer dans quelle mesure ces acquis seront effectivement mobilisés par les institutions chargées de la réglementation et du contrôle des emballages alimentaires.

Le chercheur plaide pour une meilleure prise en compte des résultats de la recherche scientifique par les autorités. Selon lui, de nombreuses études menées au Burkina Faso, notamment à l’Université Joseph Ki-Zerbo, produisent des connaissances utiles au pays, mais restent souvent peu exploitées.

Par Lomoussa BAZOUN, Sira Info

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID) 

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