La flambée des prix de l’énergie et les perturbations des flux commerciaux, financiers et migratoires issus du Golfe exposent le continent à une onde de choc dont l’ampleur varie profondément selon les pays.
Depuis que les tensions au Moyen-Orient ont dégénéré en conflit ouvert, le détroit d’Ormuz est devenu le point névralgique d’une crise aux répercussions mondiales. Les attaques répétées contre les infrastructures énergétiques et la quasi-paralysie du trafic maritime dans ce goulet stratégique ont suffi à enflammer les marchés : de fin février à la mi-mars (trois semaines), le baril de Brent est passé de 70 à plus de 100 dollars, un bond de 67 %. Le gaz naturel européen a suivi, gagnant 58 % pour atteindre environ 55 euros par mégawattheure, selon un récente rapport de la Banque mondiale, État des lieux de l’économie africaine, avril 2026.
La dimension du choc s’explique par le poids colossal de ce passage maritime. Quelque 38 % du pétrole brut transporté par voie maritime dans le monde y transite, ainsi qu’un cinquième (1/5) du gaz naturel liquéfié mondial. Le Golfe fournit par ailleurs une part substantielle de l’ammoniac et de l’azote qui entrent dans la composition des engrais synthétiques, et le Qatar assure à lui seul 40 % de la production mondiale d’hélium, composant indispensable à la fabrication de semi-conducteurs.
Pour l’Afrique subsaharienne, les effets se propagent selon quatre canaux distincts : le commerce, les investissements, la finance et la main-d’œuvre. Leur combinaison dessine un tableau préoccupant pour un continent dont les économies restent structurellement exposées aux chocs exogènes, analyse le document de la Banque mondiale.
Des échanges sous pression
Les relations commerciales entre le Golfe et l’Afrique représentent plus de 120 milliards de dollars par an. Les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) exportent vers le continent des hydrocarbures et des produits pétrochimiques, et importent en retour des minerais, de l’or et des produits agricoles. La perturbation de ces échanges se répercute directement sur les prix intérieurs africains et alimente une inflation déjà difficile à contenir.
L’impact est toutefois inégal. Les pays africains exportateurs d’hydrocarbures comme l’Angola, le Gabon, le Nigeria, la République du Congo, le Niger, le Mozambique enregistrent une hausse mécanique de leurs recettes d’exportation. Mais ce bénéfice est en partie absorbé par leur dépendance aux importations de produits pétroliers raffinés, dont les prix ont eux aussi bondi. La situation est plus critique pour les importateurs nets, notamment les économies d’Afrique de l’Est et australe. L’Éthiopie, le Kenya, la Tanzanie, l’Ouganda, le Mozambique et l’Afrique du Sud s’approvisionnent en plus de la moitié de leurs produits pétroliers depuis le Golfe. La rupture partielle de cette chaîne d’approvisionnement expose ces pays à des pénuries et à une inflation importée.
Les gouvernements tentent d’amortir le choc par des mesures d’urgence. Le Nigeria et l’Afrique du Sud ont relevé les prix à la pompe. L’Éthiopie a maintenu ses subventions aux carburants. Maurice a imposé des restrictions sur les usages non essentiels de l’énergie. Le Soudan du Sud a instauré un rationnement.
La hausse des prix des engrais aggrave encore la situation. L’approvisionnement en urée et en phosphate, dont le Golfe est un fournisseur majeur, est compromis au moment même où les agriculteurs se préparent à la saison des plantations. En Afrique de l’Ouest, les producteurs de cacao et de coton sont particulièrement exposés. Le Kenya, la Somalie et le Soudan figurent également parmi les pays les plus vulnérables. Une réduction des rendements agricoles en cascade alimenterait une nouvelle vague de hausse des prix alimentaires, frappant en priorité les ménages les plus précaires, indique le document.
Des investissements du Golfe en sursis
Au cours des deux dernières années, les pays du Golfe se sont imposés comme des partenaires financiers majeurs de l’Afrique. Les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et le Qatar ont engagé environ 113 milliards de dollars d’investissements directs étrangers sur le continent en 2022 et 2023, orientés principalement vers les énergies renouvelables, les infrastructures, la logistique, l’exploitation minière et l’agriculture.
Selon la banque mondiale, les Émirats arabes unis arrivent en tête avec quelque 59,4 milliards de dollars investis, notamment dans l’extraction de minéraux critiques (cuivre, nickel, cobalt) et dans la logistique. La société International Holding Company détient ainsi une participation dans les mines de cuivre de Mopani en Zambie. L’Arabie saoudite, via son Fonds public d’investissement et la société minière Ma’aden, a multiplié les accords dans le secteur extractif. Dans l’agriculture, les investissements du Conseil de coopération du Golfe (CCG) ciblent l’Afrique de l’Ouest pour sécuriser des approvisionnements alimentaires à long terme, à travers l’acquisition de terres, le développement de la production et la mise en place de chaînes logistiques vers le Golfe.
Le conflit fait peser une menace sérieuse sur la continuité de ces flux. Confrontées à leurs propres chocs économiques, les économies du Golfe pourraient être amenées à réviser leurs engagements extérieurs. Les projets en phase de planification ou de démarrage sont les plus exposés aux retards ou aux gels de financement, analyse le rapport qui date d’avril 2026 . Le projet saoudien de câble numérique sous-marin reliant l’Afrique à sa côte ouest illustre ce risque. Les programmes d’énergie renouvelable pilotés par Masdar et ACWA Power semblent mieux protégés, en raison de leur dimension stratégique à long terme.
Devises africaines pénalisées
La sécurité du Golfe comme destination de capitaux est remise en question après les attaques contre l’aéroport international de Dubaï et des installations de dessalement au Koweït et au Qatar.
Les portefeuilles se repositionnent vers le dollar américain, le franc suisse et les instruments de trésorerie à court terme, au détriment des actifs africains. Ce mouvement se traduit par un élargissement des primes de risque-pays et une pression baissière sur les monnaies de la région, révèle la Banque mondiale dans son rapport. Pour les gouvernements africains déjà fragilisés par un endettement élevé, la perspective d’un resserrement des conditions financières mondiales, combinée à une inflation intérieure persistante, compromet leur capacité à amortir le choc par des mesures budgétaires.
Les transferts de fonds, un pilier fragilisé
Pour plusieurs économies africaines, en particulier en Afrique de l’Est, les envois de fonds des travailleurs migrants employés dans le Golfe constituent une source de revenus essentielle. Le conflit fait peser un risque direct sur ces flux. Le Kenya, selon certaines estimations, pourrait perdre jusqu’à 40 millions de dollars par mois si les conditions d’emploi dans les pays du CCG venaient à se dégrader significativement.
L’enjeu est particulièrement sensible pour les pays où les transferts de fonds représentent une part substantielle du PIB. Aux Comores, en Gambie, au Lesotho et au Libéria, cette part avoisine 20 %, selon le rapport. Un conflit prolongé, en ralentissant les embauches et en accélérant les rapatriements dans des secteurs comme la construction et l’hôtellerie, pourrait tarir durablement ces flux, avec des conséquences directes sur le niveau de vie de millions de ménages.
Par Lomoussa BAZOUN, Sira info




