Exploitation artisanale de l’or au Burkina Faso: sur les traces d’un phénomène qui vide les classes

En 2022-2023, les services de l’éducation ont rattaché 13 887 abandons scolaires du primaire à l’orpaillage. Du post-primaire au secondaire, le même phénomène est observé. À Nobsin, à Komséogo et plusieurs autres localités du Burkina Faso, les constats et témoignages racontent des parcours différents mais qui convergent vers la même finalité : l’abandon de l’école à la recherche du métal jaune.

Ganaba H., titulaire d’un BEP 2 en structures métalliques obtenu l’an dernier au lycée professionnel de Zorgho, il est arrivé sur le site de Nobsin, dans la commune de Mogtédo, cette année. Assis au milieu de ses collègues de travail, il fait comme les autres : il descend dans les puits, à la recherche du métal jaune.

Selon ses propres affirmations, il a grandi dans un environnement à Zorgho où plusieurs proches ont réussi grâce à l’orpaillage.

En cette fin septembre, Sira Info lui demande s’il n’a pas peur de descendre dans des puits aussi profonds. Il répond : « Non, je n’ai pas peur. C’est la pauvreté seulement qui fait peur. »

Après le BEP 2, le diplôme suivant est le Baccalauréat professionnel. Il n’en voit plus la nécessité. Ses parents n’étaient pas d’accord au départ. Ils ont fini par accepter, dit-il. Il connaît déjà les sites où il travaillait pendant les vacances des années précédentes. Quand on lui rappelle que le Chef de l’État encourage les séries scientifiques et techniques, il répond : « C’est pour d’autres générations. » Mais Ganaba H. n’est qu’un des visages du site de Nobsin.

Ganaba H. dit aurevoir à l’école après son BEP 2 en structures métalliques

Dans le cadre de cette enquête, le 10 septembre 2026, des demandes ont été adressées au ministère chargé de l’Éducation nationale et au ministère chargé des mines. Elles portaient sur l’ampleur du phénomène, la présence des élèves sur les sites et les mesures en cours. Mais elles sont restées sans réponse. Nous avons toutefois exploité les données des rapports publiés par le ministère et rencontré des personnes ressources pour prendre leur avis.

Ce que disent les chiffres officiels

Le tableau de bord statistique 2023-2024 du ministère chargé de l’enseignement primaire a recensé 14 646 abandons dans le primaire, pour l’année scolaire 2022-2023. Ces abandons sont attribués à trois causes : l’orpaillage serait la principale cause avec 13 887 abandons, représentant 94,8 % des abandons. Suivent les mariages précoces (540 cas)  et les grossesses (219).

Ce phénomène lié à l’orpaillage est surtout rural : 13 851 cas contre 795 en ville, avec des disparités entre régions. L’orpaillage serait la cause de 3 461 cas d’abandon dans le Nord, contre 2 047 au Centre-Nord, 1 758 au Plateau-Central et 34 au Centre, toujours selon les statistiques 2022-2023 du ministère.

Au post-primaire et au secondaire (de la classe de 6e à la terminale), 8 141 abandons sont liés aux trois causes en 2023-2024, contre 8 337 un an plus tôt (−2,4 %). L’orpaillage pèse 64,5 % du total, soit environ 5 250 cas, devant les grossesses (23,7 %) et les mariages (11,8 %). Les cas attribués à l’orpaillage ont augmenté de 0,3 % par rapport à la période précédente alors que l’ensemble reculait. Sa part atteint 80 % au Centre-Nord, 76 % au Nord, 74 % à l’Est et 73 % au Centre-Sud. Au Centre, avec Ouagadougou comme capitale, elle tombe à 24 %, tandis que les grossesses dominent (61 %).

Nobsin : des parcours qui ne se ressemblent pas

Soré M. Rencontré sur le site de Nobsin en fin septembre 2026, il dit y être arrivé depuis un peu plus d’un mois, après un passage à Pissila.

Selon son récit, il a quitté l’école en classe de terminale D en 2015. Plus de dix ans plus tard, il reconnaît que ses parents pouvaient prendre en charge ses études. Mais l’envie de « faire fortune » dans l’orpaillage l’a amené à abandonner ses études. Il reconnaît surtout avoir été influencé par ses camarades qui étaient déjà dans cette activité.

Aurait-il gagné à poursuivre ses études ? « C’est une façon de voir. Mais le succès est au bout de l’effort », confie celui qui dit chercher toujours un fonds de commerce dans l’activité minière artisanale, depuis maintenant 11 ans.

Zoré Y. a arrêté l’école après la troisième, en 2020, dans une école franco-arabe de Boromo, parce que ses parents ne pouvaient plus supporter les frais de scolarité. Il soutient aujourd’hui sa famille : « Quand je gagne un peu, c’est comme si mes parents avaient gagné. » Mais ses parents souhaitent par contre qu’il puisse gagner assez de fonds pour changer d’activité un jour, car, dit-il, quand la force lui manquera, l’argent finira aussi, parce que l’orpaillage n’est pas une activité facile.

Ceux qui travaillent pour rester à l’école

Ganaba A. A., jeune élève du CEG municipal de Zorgho, doit entrer en classe de troisième cette année scolaire qui commence. Il est là depuis un mois pour réunir l’argent de sa scolarité et dit qu’il retournera en classe.

C’est aussi le cas de O. O., 9 ans, qui dit passer en classe de CE1 pour cette rentrée qui commence dans une école de Nobsin. Téléphone en main, les yeux dans l’écran, il vend la connexion Wi-Fi pour son père sous une tente de fortune. Il ne compte pas y rester: « A la rentrée, je vais repartir à l’école. »

O. O., 9 ans vend du wifi sur le site de Nobsin (septembre 2026)

S. K., 12 ans, dit être originaire de Barsalogho. Mais il est venu de Kaya où il était en classe de CM1 l’année scolaire écoulée. Pour lui, l’école c’est terminé. Sur le site, il travaille dans la restauration (vente de haricot) et la vente de la connexion Wi-Fi en compagnie de O. 0. (9 ans), sous une tente aux clients qui sont les exploitants du site.

S.K. explique qu’il a remplacé le vendeur de haricot qui devait retourner à l’école. Une scolarité en remplace une autre.

Les filles également concernées

Les filles sont loin d’être absentes des données. Dans l’enquête menée en 2021 dans huit communes par un enseignant-chercheur et 3 assistants de recherche de l’Institut supérieur des sciences de la population (ISSP) de l’Université Joseph Ki-Zerbo, elles représentent 47 % des 118 enfants identifiés sur les sites visités. Elles sont surtout au lavage du minerai (58 %) et au creusage (20 %). Dans le Sud-Ouest, elles comptent pour 546 des 1 241 abandons attribués aux sites en 2015-2016 (44 %), selon la direction régionale de l’éducation.

À Nobsin, Sira Info en a rencontré quelques-unes sur le site. Deux d’entre elles, élèves du primaire, aident leur mère au vannage, le tri de la terre, près de leur domicile, non loin du site. Une troisième dit avoir décroché son CEP l’an dernier et vend de la nourriture sur le site. Elle affirme continuer ses études en classe de 6e à partir de cette nouvelle rentrée scolaire.

Une élève du primaire, aidant sa maman sur le site de Nobsin

Le miroir des camarades

L’abandon scolaire de certains enfants serait lié à l’image que donnent leurs camarades qui reviennent des sites.

Le Directeur du CEG de Komséogo, Sébastien Somé confirme. Il décrit des jeunes qui reviennent avec une moto, entament une construction où se marient, après un ou deux ans passés sur les sites. Ce qui incite les autres à faire autant. « Dans le village, la plupart des maisons, des cours familiales, il est très fréquent de voir une voiture garée. Et il s’agit de vraies marques de véhicules, il y a aussi les grosses motos à coups de millions. On remarque qu’il y a une sorte de rivalité dans l’acquisition des biens entre ceux qui se rendent sur les sites d’orpaillage.  Quand ils partent, ils reviennent avec quelque chose. », détaille le Directeur de CEG Somé.

À Nobsin, Soumaila Ilboudo, président de l’association des orpailleurs du site, décrit la même mécanique : des élèves envient d’anciens camarades qui s’achètent des motos, puis les rejoignent. Il cite le manque de moyens des parents.

Dans le Sud-Ouest, un enseignant cité par Issiaka et Odette Ouédraogo décrit des jeunes qui viennent jouer au ballon à l’école en montrant téléphones, chaussures et vêtements achetés grâce à l’orpaillage.

Coup dur sur l’autorité des enseignants

Un directeur d’école à Kollo révèle dans l’étude de l’ISSP comment l’orpaillage a érodé l’autorité du corps enseignant face à certains élèves, quand ils tentent de leur donner des conseils : « Par exemple, on peut venir te dire toi, tu es arrêté là, tu es fonctionnaire, mais tu as quoi (pour signifier son faible revenu de l’enseignant). »

Et cela ne semble pas un cas isolé. Dans une autre localité, selon l’étude l’ISSP, notamment à Yako, un enseignant reste marqué par la réaction d’une de ses élèves qu’il a grondée parce qu’elle était absente à un de ses devoirs. « Un gramme d’or vaut 1000 fois mieux que la note de 20/20 en mathématiques », lui avait-elle lancé.

Les mauvais résultats restent un facteur d’abandon vers les sites, selon la même étude. À Doh, un directeur d’école décrit des élèves de CM1 ou de CM2 qui partent avant la fin de l’année lorsqu’ils savent qu’ils vont redoubler.

Les réseaux sociaux, l’autre vitrine

Un autre phénomène vient alimenter cet engouement : celui des réseaux sociaux, et singulièrement de TikTok. Sur la plateforme, de jeunes orpailleurs qui ont « réussi » mettent en scène leur nouvelle aisance : maisons, voitures, motos, voyages, sorties. Érigés en stars du web, ils deviennent des modèles pour leurs anciens camarades restés sur les bancs de l’école.

L’un d’eux, connu sous le pseudonyme de « Zizou Money », est devenu une référence pour une partie de la jeunesse. Ses vidéos alternent images prises sur les sites d’or et scènes d’une vie de « rêve », entre belles voitures, voyages et loisirs.

Sous ses publications, les commentaires d’admiration s’accumulent. « Fort comme la Russie, sans te mentir, tu es le Poutine d’Afrique », écrit un internaute. « Très fort, fort, fort mon frère, je te kiffe depuis Andemtenga », lui répond un autre, tandis qu’un troisième le salue en mooré : « Ligda la veubo, fort fort mon boss Zizou Money ». Un dernier se dit « content » de cet « homme qui combat très fort ». Des messages où se mêlent fascination et identification, et qui disent combien ces success stories exposées en ligne résonnent auprès d’une jeunesse en quête de modèles.

Quand l’école et le site sont voisins

L’étude de 2019 des chercheurs de l’Institut des sciences des sociétés (INSS-CNRST) dans la région du Sud-Ouest (actuel Djoro), Issiaka Ouédraogo et Odette Ouédraogo, sur la « proximité géographique entre école et site d’orpaillage : un facteur perturbateur de la scolarisation » révèle que certaines écoles sont à moins de 500 mètres de sites d’orpaillage.

Les chercheurs relèvent des orpailleurs qui traversent la cour d’une école pour rejoindre un site proche aussi d’un lycée à Gomblora. Cela avait provoqué un incident qui a failli dégénérer, selon un agent à la direction de l’enseignement secondaire ; des allers-retours de tricycles chargés d’une cinquantaine de bidons de 20 litres au forage d’une école et des élèves distraits par leurs conversations ; plus de vingt trous creusés de nuit en 2017 dans le domaine d’une école primaire ; au CEG de Balarkar, des creusements pendant les congés de décembre, qui ont nécessité l’intervention de la gendarmerie.

Certains élèves ramassent aussi la terre et les roches laissées par les orpailleurs pour les traiter chez eux.

Dans l’étude d’Issiaka et Odette Ouédraogo (INSS-CNRST, 2019), K.O élève en classe de CM1 et travaillant occasionnellement à la mine soutient cet aspect. « On gagne facilement de l’argent sur le site. Nous concassons le sac de cailloux à 1250 FCFA et je peux concasser 4 sacs par jour ». Cet élève de 11 ans peut ainsi  avoir en moyenne 5000 FCFA en une journée de travail sur la mine, soit 150 000 FCFA en 30 jours de travail sans interruption.

Les chercheurs décrivent une progression fréquente : absences, baisse des résultats, redoublement, abandon.

À Djikando, l’école ne comptait plus que 43 élèves pour cinq classes en 2017, au point que les responsables provinciaux envisageaient sa fermeture.

Ce qui pousse dehors

La pauvreté n’explique pas tout, mais elle revient partout. Les chercheurs de l’ISSP font de la vulnérabilité économique des zones rurales, fragilisées par les aléas climatiques, le facteur déclencheur de la ruée vers les sites. Dans le Sud-Ouest, les cantines ne fonctionnent que trois à quatre mois sur les neuf de l’année scolaire, et des collégiens quittent leur village faute d’établissement proche. Ils travaillent alors sur les mines pour payer leur scolarité, leur loyer et leur nourriture.

L’offre scolaire compte elle aussi. À Komséogo, le CEG s’arrête à la troisième. Pour beaucoup d’élèves, c’est la limite du parcours possible au village.

La famille : des rôles contrastés

Zoré Y. est parti faute de moyens. Ce n’est pas le cas de  Soré M. Le directeur du CEG de Komséogo, Sébastien Somé, dit ne pas connaître dans son établissement où aucun élève n’a été renvoyé faute de paiement. Il accuse plutot la complicité des parents et cite une expression entendue lors des baptêmes des nouveau-nés de sexe masculin, « on a eu un orpailleur ».

Mais à Kokanko, des parents interrogés par l’ISSP reconnaissent leur impuissance face à des enfants qui descendent dans les trous. Dans le Sud-Ouest, un agent de la protection sociale observe que les orpailleurs migrants scolarisant leurs enfants, alors que des familles autochtones les préfèrent sur les sites. Un responsable de site rapporte des tensions : des habitants menacent de faire fermer la mine si leurs enfants en sont écartés. Selon un coordinateur d’ONG, l’effet de la proximité est plus fort quand les parents pratiquent eux-mêmes l’orpaillage.

A Komséogo commune de Salogo, à 17 km de Zorgho, l’école s’est vidée pendant l’année scolaire. Au CEG, la classe de 6e par exemple a commencé l’année avec 70 élèves et l’a terminée avec 50.

Le CEG a entrepris des démarches pour tenter de ramener les enfants à l’école, à travers le conseil d’école. Selon le directeur, ces démarches ne portent pas de fruit durable.

L’Etat interpellé

Le directeur du CEG, Sébastien Somé, demande à l’État de fixer clairement l’âge de la scolarité obligatoire. Il voudrait aussi que les établissements puissent alerter police et gendarmerie lorsqu’un élève est retrouvé sur un site.

Le président de l’association des orpailleurs de Nobsin, Soumaïla Ilboudo, va dans le même sens : « Je pense qu’il serait bien que les dirigeants de notre pays trouvent une solution pour empêcher la présence des élèves sur les sites d’or afin de les maintenir à l’école. L’école est très importante et les connaissances qu’on y acquiert peuvent être utiles dans l’orpaillage surtout les études en mines et carrières. »

Président de l’association des orpailleurs de Nobsin, Soumaïla Ilboudo

Dans le Sud-Ouest, l’ONG Plan Burkina a construit des centres de récupération des élèves. Des médias locaux ont été impliqués dans des actions de sensibilisation. Certains jeunes retournent pourtant sur les sites. L’étude d’Issiaka et Odette Ouédraogo (INSS-CNRST, 2019) recommande aux autorités de fixer des distances minimales entre sites et écoles. Ceux de l’ISSP appellent les autorités à accompagner les ménages.

Un interdit sur le papier

Le Code minier de 2015, révisé en 2024, interdit l’emploi d’enfants sur les sites miniers.

L’article 95 le dit clairement : « le travail des enfants est interdit dans les activités d’exploitation artisanale ».

Le décret portant organisation, encadrement et procédés de l’exploitation minière artisanale de l’or et des autres substances minérales (à titre de régularisation) d’avril 2025 est plus précis, en son article 15 : « la présence d’enfants sur les zones d’exploitation et de traitement de minerai ainsi que de vente de l’or et des autres substances minérales est strictement interdite ». Ce décret est pris par tous les ministres dont les missions ont un lien avec l’application de ce texte, dont le ministre des Mines.

Dans l’enquête de l’ISSP, un responsable de site à Ragounda affirme qu’aucun enfant n’approche des trous, sous peine d’ennuis pour le propriétaire. À Kollo, l’Agence nationale d’encadrement des exploitations minières artisanales et semi-mécanisées (ANEEMAS) mène des sensibilisations. Cependant, les chercheurs ont photographié des enfants jouant dans un puits avec le dispositif de descente, et parlent de « failles » dans l’application.

À Nobsin, O.O. a neuf ans et dit vendre le Wi-Fi aux acteurs sur le site en attendant la rentrée. Sera-t-il encore en classe en octobre ?

Par Lomoussa BAZOUN, Sira Info

Cet article a été réalisé dans le cadre de la bourse de 6 mois du projet SAIL+ du Centre for Journalism Innovation and Development (CJID) 

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